La manipulation génétique et l'eugénisme dans Le meilleur des mondes d'Aldous Huxley et Bienvenue à Gattaca d'Andrew Niccol
 
Le meilleur des mondes
Année 1865, Brünn. Le moine scientifique Gregor Mendel découvre la variable génétique et l’importance de l’hérédité dans l’identité d’une personne. Ses travaux ne prennent leur importance qu’après sa mort, mais il avait instauré grâce à ses expériences sur des haricots les bases de la manipulation génétique et de l’eugénisme prénatal1. Ses idées lancent une fièvre de l’eugénisme à travers le monde entier. Elle commence par l’Angleterre, l’Allemagne et les États-Unis et poursuit sa route autour de la planète. S’installe alors une forme d’eugénisme qui réside dans la stérilisation de personnes considérées comme folles ou faibles d’esprit, dans l’espoir d’éviter le plus possible que ces caractéristiques puissent se transmettre des parents aux enfants et ainsi affaiblir la race. L’Allemagne nazie des années 1930-1940 atteint le point culminant de ce type de pensée lorsqu’elle établit le profil de l’humain idéal, celui de la race aryenne, et se mettant en tête d’éliminer tout ceux qui n’en font pas partie, démontrant ici un eugénisme extrême. Avec la technologie d’aujourd’hui, l’eugénisme et la manipulation sont toujours exercés, d’une façon différente, en contrôlant et triant les cellules, les gamètes et les embryons avant la naissance ou en effectuant un processus de transgénèse afin de limiter les maladies et déformations graves2
Bienvenue à Gattaca
Ces techniques de manipulation génétique sur la cellule sont amenées à leur apogée dans le roman dystopique anglais de 1932 Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley, ainsi que dans le film américain du même genre, Bienvenue à Gattaca, réalisé en 1997 par Andrew Niccol. Dans le premier cas, on retrouve une société divisée en castes, dépendamment du niveau d’intelligence qui a été accordé à chaque personne lors de sa création en éprouvette. Se débat dans ce monde un personnage qui se sent à part, à cause de sa différence physique qui l’amènera à découvrir les maillons faibles du système. Dans la deuxième œuvre, l’avenir de chaque être humain et toutes ses actions sont définies à la naissance par son patrimoine génétique. Le personnage principal cherche à trouver sa place dans une société qui n’admet aucune faiblesse en prenant l’identité génétique de quelqu’un d’autre. Le roman d’Huxley est encore à jour malgré ses quatre-vingts années d’existence et est souvent utilisé à l’école dans les cours de philosophie ou de français. De plus, il a été nominé en 1983 pour le prix Prometheus Award3  Bienvenue à Gattaca a été nominé pour plusieurs prix reconnus comme les Oscars, les Golden Globes, les Satellites Award ou le Prix Hugo et a gagné le prix du meilleur film dans le Festival International du Film de Catalogne 4.

Ces deux œuvres ont plusieurs points semblables comme dissemblables sur le sujet de la manipulation génétique et l’eugénisme, comme la hiérarchie sociale,  la discrimination génétique, les erreurs et leurs conséquences, ainsi que le but recherché par ces deux sociétés dans la manipulation et l’eugénisme et finalement ce que devient la place de l’être humain face à cette science toute-puissante.


LA HIÉRARCHIE SOCIALE

La manipulation génétique est à la base de la hiérarchie sociale dans Le meilleur des mondes. Dans le roman de Huxley, la société est divisée en plusieurs castes distinctes, celle des Epsilons, des Deltas, des Gammas, des Bêta et des Alphas, chacune divisée en Plus ou en Moins, dépendamment du niveau d’intelligence des personnes. Cette intelligence est déterminée avant même la naissance par le gouvernement, lors de la création des embryons, car la reproduction se fait entièrement en éprouvette. Les responsables de cette tâche privent plus ou moins le futur bébé d’oxygène afin d’amener son taux d’intelligence à celui souhaité, comme l’explique un scientifique à des élèves : «Le pseudo-sang circule plus lentement; il passe par conséquent dans les poumons à intervalles plus longs; il donne par la suite à l’embryon moins d’oxygène. Rien de tel que la pénurie d’oxygène pour maintenir un embryon au-dessous de la normale. »5 Ceux qui ont droit le plus à ce traitement reçoivent l’appellation d’Epsilon, et constituent la base de la pyramide sociale, la classe ouvrière. Ils sont les plus nombreux et s’occupent des corvées dont personne ne veut. Juste avant eux, mais sensiblement au même niveau, se situent les Deltas. Puis vient la classe des Gammas. Ces trois classes ont ainsi un taux d’intelligence plus bas afin de mieux les contrôler et de s’assurer qu’ils restent à leurs niveaux et ne tentent pas de se rebeller, créant une société à la stabilité exemplaire. De plus, chaque embryon de ces classes est soumis au procédé Bokanovsky, qui est une procédure pour multiplier un même embryon : « Mais un œuf bokanovskifié a la propriété de bourgeonner, de proliférer, de se diviser : de huit à quatre-vingt-seize bourgeons, et chaque bourgeon deviendra un embryon parfaitement formé […] On fait ainsi pousser quatre-vingt-seize êtres humains là où il n’en poussait qu’un seul. »6 Ils créent donc des dizaines de jumeaux pour que les ouvriers soient ainsi plus uniformes et détiennent moins de notions de l’individualité. Plus la caste est basse, plus il y a de jumeaux. On peut donc voir ici un favoritisme de la collectivité par rapport à l’individu. Les Bêtas et les Alphas, quant à eux, constituent la classe intellectuelle.
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Cependant, il n’y a pas que l’intelligence qui diffère d’un niveau à l’autre, mais aussi l’apparence physique. La taille en fait partie. Plus une personne est haut placée dans la société, plus elle va être grande, l’abstention d’oxygène affectant aussi le squelette. Cette caractéristique en particulier est une démonstration de l’extrémisme du gouvernement dans cette œuvre.
Le gouvernement s’assure d’augmenter les disparités pour être certain que les différentes classes ne se mélangent pas entre elles et d’installer aussi un climat psychologique à cet effet. Pour un Alpha, fréquenter un Gamma est une honte, puisqu’il ou elle a été fabriqué pour être moins performant que le premier.  Lenina, un personnage principal qui est une Bêta, montre clairement son dégoût envers les autres castes plus basses, alors qu’elle parle du recyclage des cadavres en engrais : « Mais il est bizarre que les Alphas et les Bêtas ne fassent pas pousser plus de plantes que ces sales petits Gammas, ces Deltas et ces Epsilons […] »7 Ainsi, la manipulation de leurs gènes et condition physique instaurent le mépris et une bonne tenue de la hiérarchie sociale qui est bien ancrée dans leur esprits.

Dans le cas de Bienvenue à Gattaca d’Andrew Niccol, le code génétique est l’élément clé de l’établissement de la hiérarchie sociale. Les enfants avec une meilleure génétique, avec moins de risque de maladies et autres désagréments, se voient offrir des possibilités de carrière que les autres n’ont pas, grâce au tri des cellules des deux parents. Un médecin le formule ainsi : « Gardez à l’esprit que cet enfant est toujours vous. Simplement… le meilleur de vous. »8 Ceux-ci sont l’élite de la société, sans jamais avoir eu à fournir vraiment d’effort, puisque seule leur condition de naissance est à l’origine de leur réussite sociale. Les bébés qui sont donc conçus naturellement, sans aucune aide scientifique extérieure, sont ainsi considérés comme la classe inférieure puisque leur bagage génétique n’est pas le meilleur qu’il aurait pu être. Par conséquent, seuls ceux qui ont reçu cette aide, et donc qui contiennent les meilleurs gènes des deux parents, au lieu d’en recevoir au hasard, sont fortement privilégiés.  Par exemple, quand les parents du personnage principal, Vincent, commandent l’apparence et les aspects psychologiques de son petit frère à venir, le docteur s’assure de faire au mieux l’enfant : « J’ai pris la liberté d’éradiquer tout risque de préjudices potentiels, tels que calvitie prématurée, myopie, alcoolisme et prédispositions aux dépendances, tendances à la violence. »9 Faisant ces changements, il assure à l’enfant une bonne place dans la société au lieu d’être condamné à la conciergerie comme son frère qui est né naturellement.
De plus, chaque être humain se voit affublé d’une cote après l’analyse de ses gènes, déterminant s’il est performant ou non. Par exemple, une cote de 9 désigne une personne presque parfaite et quelqu’un ayant une cote moindre serait mal à l’aise ou jalouse devant elle puisque se sentant inférieure. Irène, un des personnages principaux, cherche à connaître la cote de Vincent et va donc faire analyser une des fausses preuves qu’il avait laissée en tant que pirate génétique et se fait répondre par l’employée : « Neuf point trois. Un beau parti. »10 Irène prend assez mal l’annonce, car il est coté plus qu’elle et elle se sent indigne d’être avec lui.

Dans les deux œuvres, on remarque beaucoup de points communs dans le système de la hiérarchie, surtout en ce qui concerne la génétique. Dans les deux cas, l’élite sociale est celle qui a la meilleure génétique, bien qu’une légère différence soit présente entre les deux. Dans Le meilleur des mondes, c’est principalement l’intelligence qui entre en compte, alors que dans Bienvenue à Gattaca, c’est toute la santé physique et mentale qui importe. De plus, ils ont davantage exploité l’importance des castes dans le livre que dans le film, avec leurs centaines de jumeaux identiques et la privation volontaire de certaines facultés. Aussi, dans Le meilleur des mondes, le système de cotation n’a pas d’importance dans la société comme dans Bienvenue à Gattaca, puisque leur mode de division des castes est beaucoup plus clair, avec des différences majeures entre chacune et aucune zone floue entre deux classes.
Cependant, en général, le système est le même. La société n’attend pas de prouesse de la part des Epsilons ou des Deltas, comme elle n’en attend pas des bébés non modifiés de Bienvenue à Gattaca. Dans les deux œuvres, les différentes classes hésitent à se mélanger, les représentants des plus hautes castes méprisant les plus basses, et ces derniers ont trop de respect, de jalousie ou encore de complexe d’infériorité pour oser les approcher. Aussi, les perspectives d’avenir des humains sont intrinsèquement liées à cette place sociale et donc les deux œuvres sont semblables sur le fait que les basses classes ne peuvent accéder à des métiers valorisants ou intellectuels.
La manipulation génétique est donc la base absolue de ces deux dystopies, puisqu’elle est la fondation même de leur société. Sans la manipulation génétique, les différences entre les classes ne seraient pas si évidentes et le fossé entre elles serait bien moindre, ce qui pourrait amener à des rébellions de la part du peuple si certains d’entre eux pensaient avoir été mal classés.
Néanmoins, grâce à la technologie, les erreurs sont considérées impossibles et la psychologie de chaque citoyen est façonnée de façon à ce que chacun soit satisfait de son sort et de son rôle dans leur société parfaite en apparence. Si sur ce point, les œuvres se ressemblent, elles diffèrent néanmoins dans la portée de ce sujet. En effet,  dans le roman d’Huxley, cet élément est poussé davantage que dans le film de Niccol. Tout est orchestré avant la naissance pour que les embryons aiment et recherchent l’environnement dans lequel ils travailleront plus tard. Par exemple, s’ils sont des Epsilons, les infirmières s’occupant des fœtus vont s’assurer de maintenir une température plus élevée que la normale dans leur environnement s’ils sont destinés à travailler dans la chaleur, afin qu’ils ressentent du plaisir dans leur travail et aiment ainsi conserver leur place dans la société.  Dans Bienvenue à Gattaca, c’est loin d’être le cas.


LE GÉNOÏSME

La discrimination détient une part importante dans Le meilleur des mondes et dans Bienvenue à Gattaca. Le terme « génoïsme » est un mot utilisé dans Bienvenue à Gattaca comme étant la discrimination basée sur le patrimoine génétique. Comme ils le disent dans le film, « Nous avons fait de la discrimination une science »11 . En bref, le génoïsme est le racisme envers les gènes, au lieu de la couleur de la peau ou de la religion.

Dans le roman d’Huxley, le génoïsme est très présent à cause de la manipulation génétique. Effectivement, on y traite les Epsilons comme étant du bétail, avec des programmes de reproduction de masse et d’amélioration des capacités physiques pour le travail, comme le démontre le discours du Directeur de l’Incubation : « Mais, bien que chez l’Epsilon l’esprit soit  mûr à dix ans, il en faut dix-huit avant que le corps soit propre au travail. Que de longues années d’immaturité, superflues et gaspillées! S’il était possible d’accélérer le développement physique jusqu’à le rendre aussi rapide, mettons que celui d’une vache, quelle économie énorme il en résulterait pour la Communauté! »12 Cette façon de parler d’autres êtres humains comme s’ils n’en étaient pas démontre un racisme extrême et si profondément enraciné que même les Epsilons qui entendent ce discours ne s’en formalisent pas et le considèrent comme légitime. Ce racisme entre les différentes castes et le mépris qu’elles inspirent les unes aux autres pourraient être influencés par le racisme exercé contre les Juifs et les Noirs qui régnait fortement lors de l’écriture par Huxley de son roman, à l’aube de la Deuxième Guerre mondiale et de son génocide. La réalité pourrait avoir taillé sa place dans la fiction. Peut-être pourrait-on aussi voir ici dans la mention du bétail une allusion à l’esclavage des Noirs qui a duré plusieurs siècles et qui étaient traités de la même façon.

Pour ce qui est de Bienvenue à Gattaca, le génoïsme est mentionné et expliqué clairement. Il concerne surtout les « enfants de la providence » ou alors les « Invalides », qui sont les enfants nés sans tri des cellules, donc des enfants qui ne sont pas les produits de l’eugénisme génétique. Ceux-ci constituent la sous-classe, les ouvriers, les nettoyeurs de toilettes, car les employeurs ne veulent pas prendre à leur service quelqu’un qui a un mauvais profil génétique, comme le constate Vincent à ses entretiens d’embauches : « Pourquoi investirait-on tant d’argent pour m’entraîner, alors qu’il y a un millier de candidats avec un bien meilleur profil? »13 Ils ne veulent pas perdre de temps et d’argent dans la formation et l’entraînement de quelqu’un dont la condition physique établie à sa naissance démontre qu’il n’en vaut pas la peine, avant même qu’il puisse faire ses preuves.
Dans cette œuvre, cette discrimination est considérée comme illégale, mais personne ne se soucie de cette loi. Les entretiens d’emploi se limitent à une analyse d’urine : « Peu importait le nombre de mensonges dans mon CV. Mon véritable CV était dans mes cellules. »14 Même si celui qui veut être engagé refuse les tests, les employeurs trouvent toujours le moyen d’extraire un bout d’ADN de quelque part. Les très gros plans sur des bouts d’ongles, de cheveux ou de peaux mortes qui tombent lors du générique de début du film, ainsi que le gros plan sur un cil oublié sur un coin symbolisent ici avec quelle facilité l’humain laisse des traces et donc qu’il est simple pour n’importe qui de faire des analyses. Les capacités et les talents sont perdus face aux gènes.
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Il n’y a pas que le travail cependant qui est en cause. La société entière est engluée dans le racisme et ainsi même les compagnies d’assurances ne veulent pas couvrir ceux dont la cote n’est pas assez haute, puisqu’il y a plus de chances que les Invalides qui veulent y souscrire meurent jeunes. Les garderies refusent les enfants de la providence pour cette raison, puisqu’elles n’ont aucune garantie d’assurance si l’enfant se blesse, ce qui complique grandement la vie aux parents.

Dans les deux œuvres, la discrimination relative aux gènes est très forte, mais différente. Dans Le meilleur des mondes, ceux qui sont considérés comme inférieurs ont quand même leur place dans la société et ne se rendent pas compte qu’ils sont lésés, tandis que dans Bienvenue à Gattaca, leur intelligence n’est pas si inférieure aux autres et donc les Invalides sont tout à fait conscients de leur situation. Ils tentent de s’en sortir en étant des « pirates génétiques », c’est-à-dire en prenant l’identité d’une autre personne pour réussir à gagner leur place dans la société. Les personnes « Valides » ne les en croient pas capables, puisqu’elles les considèrent comme faibles et stupides, ce qui est un autre exemple de la discrimination dont ils sont victimes. Cet état de fait arrange ceux considérés inférieurs puisqu’ainsi, ils peuvent se fondre dans la masse sans se faire découvrir. Dans Le meilleur des mondes, la discrimination est en quelque sorte fondée, puisqu’il est vrai que les Epsilons n’ont qu’une faible intelligence, alors que c’est le contraire dans le film, puisque ce sont des personnes parfaitement normales qui sont injustement accusées. Dans le livre, les Epsilons n’ont pas à se trouver d’emploi, car leur vie est toute tracée d’avance et ils donc sont beaucoup moins affectés par le génoïsme que dans le film. En effet, ce n’est pas leur vie sociale qui est tracée dans ce cas, mais leur vie entière, avec tout ce qu’elle implique socialement, professionnellement et personnellement. Avec un petit échantillon de sang prélevé à la naissance, leur mort est prédite, avec les pourcentages de tendance à la violence, à l’hyperactivité ou alors aux maladies cardiaques.  Ainsi, ils peuvent être plus souvent accusés de meurtre puisqu’ils sont considérés plus violents par les statistiques. Contrairement aux Epsilons, ils considèrent n’avoir vraiment aucune place dans leur société. 


ERREURS ET CONSÉQUENCES

     Bien que considérées impossibles dans le système parfait de Le meilleur des mondes, les erreurs de manipulation génétique et leurs conséquences sont importantes. En effet, sans erreurs, l’histoire n’existerait même pas. La faute qui entraîne le roman est une erreur floue, incertaine, puisque personne ne sait même si elle est vraie, ce qui n’empêche pas ses conséquences de l’être. Cette erreur est l’existence de Bernard Marx, personnage principal de l’histoire, différent physiquement et mentalement, le premier problème ayant sans doute entraîné le deuxième. L’erreur dans ce cas-ci, comme le disent souvent ses collègues qui le narguent, serait celle-ci : « On dit que quelqu’un s’est trompé quand il était encore en flacon, qu’on a cru qu’il était un Gamma, et qu’on a mis de l’alcool dans son pseudo-sang. Voilà pourquoi il est si rabougri. »15 Cette erreur dans la chaîne de montage des embryons est grave puisqu’elle entraîne l’existence d’un être comme Bernard, qui ne voit rien comme les autres et qui n’arrive pas à trouver sa place. Il a l’intelligence d’un Alpha-Plus, mais la taille d’un Gamma. Les femmes ainsi ne s’intéressent pas à lui et même les Epsilons mettent du temps à lui obéir. Cette erreur ne profite à personne, puisque Bernard ne correspond pas aux standards physiques de sa société, il se met aussi à agir et à penser en marge d’elle, n’acceptant pas ses règles et coutumes. Ceci crée un cercle vicieux, puisque plus il agit étrangement à la vue des autres, plus il est rejeté, et plus il est rejeté, plus il agit en ermite. Donc, cette erreur ne fait qu’entraîner des dérangements pour tout le monde, sans avoir de côté positif. C’est pourquoi il finit par être déporté sur une île, où il retrouve des gens qui pensent comme lui. Dans une société basée entièrement sur le contrôle de l’être humain et sur sa génétique, une erreur, aussi petite soit-elle, est inacceptable puisqu’elle fragilise entièrement le système. 

Dans Bienvenue à Gattaca, l’erreur vient du fait que la société se fie trop à son système d’eugénisme et à ses statistiques. Le système social est construit sur le fait que ses citoyens « Valides » sont un pas de plus vers la perfection physique et intellectuelle, et que les « Invalides » s’occupent des tâches moindres puisqu’ayant une santé et un intellect inférieur. Elle ne prend pas en compte les mentalités, la volonté, ou la personnalité, mais uniquement les statistiques établies à la naissance, où un 80% est considéré comme une certitude. La phrase clé du film explique d’ailleurs clairement l’opposition de Vincent à cette mentalité : « Il n’y a pas de gène pour le destin. »16 Le désir de réussir n’étant pas une valeur quantifiable, il est ignoré, laissant la place pour les pirates génétiques, qui eux se basent entièrement sur leur confiance en eux pour tenter de percer dans le milieu de leur choix en usurpant l’identité génétique d’un Valide.
Vincent Freeman, Bienvenue à Gattaca
Cependant, l’erreur de jugement faite par la société va dans les deux sens; si un Invalide est sous-estimé, un être conçu à l’aide de la technologie peut être surestimé. Un père dont le fils était considéré comme ayant une bonne cote le mentionne : « Malheureusement, mon fils n’est pas tout ce qu’ils avaient promis. » 17 Bien que les Valides aient tous les outils, ils peuvent être tentés de ne pas s’en servir, ou alors de les gaspiller en pensant que tout viendra à eux facilement puisqu’ils possèdent de bons gènes. Jérôme Eugene Morrow, celui dont Vincent Freeman, le personnage principal, prend l’identité est justement un Valide qui a été surestimé : « Ses références sont impeccables. Une espérance de vie incroyable. Il va pratiquement vivre éternellement. Il a un QI au-delà de toute évaluation. Il a plus de dix sur dix d’acuité visuelle. Et le cœur d’un bœuf. Il pourrait traverser un mur en courant. S’il pouvait encore courir… »18 Se croyant supérieur avec une cote de 9.3, Jérôme ne pouvait supporter de n’avoir que la deuxième place dans les championnats de natation auxquels il participait. Manquant de la motivation qui a permis à Vincent de réussir dans son rêve, il tente de se suicider, ce qui mène à la détérioration de son corps si prometteur. Il doute lui-même de la capacité de réussir de Vincent, trop influencé par la société malgré qu’elle se soit trompée à son sujet : « Jérôme Morrow n’était pas fait pour monter sur la deuxième marche du podium. Avec tout ce que j’avais pour moi… je n’ai toujours eu que la deuxième place. Moi. Alors toi, comment peux-tu espérer réussir? »19 Jérôme considère encore que les gènes font la personne, certitude qui évoluera le long du film jusqu’à ce qu’il ait plus confiance en Vincent qu’en lui-même.
 L’erreur fatale de la société de ne pas prendre l’esprit humain en compte a donc ouvert la porte aux pirates génétiques mentionnés plus haut, les sous-estimés pouvant « louer » l’ADN des surestimés. Le processus est long et compliqué, puisqu’il faut ajuster tous les petits détails physiques, comme la couleur des yeux, celle des cheveux, la grandeur… cette façon illégale de vivre est un engagement à très long terme, mais est profitable pour les deux parties, comme Jérôme finit par le constater lorsque le rêve de Vincent est atteint : « J’ai eu la meilleure part dans l’affaire. Je t’ai seulement prêté mon corps. Tu m’as prêté ton rêve. »20 Par cette phrase, Jérôme démontre qu’il a fini par comprendre que les gènes ne sont pas tout, et que l’esprit humain les dépasse en force.
De plus, la société se fie beaucoup trop aux statistiques lues dans les gènes. À la naissance, chaque bébé subit une prise de sang qui révèle tout sur son avenir : « Le jour où je suis né, alors que je n’étais âgé que de quelques secondes, le moment exact et la cause de ma mort était déjà connus. »21 Vincent, auteur de cette citation, devait mourir à trente ans et deux mois, et cette possibilité devenue certitude pour la société l’a trompé. Le système est tellement convaincu que les statistiques sont une vérité, et non pas une probabilité, qu’il y base même son système policier. Il était difficile pour les inspecteurs de croire que Vincent était le coupable dans une de leurs enquêtes, malgré un cil lui appartenant retrouvé sur le lieu du crime,  puisque les statistiques prédisaient qu’il était mort. Même ses propres parents étaient convaincus qu’ils allaient lui survivre et qu’il ne pourrait rien faire de sa vie, ce qui montre à quel point l’esprit est contaminé par la fausse certitude des statistiques, puisque même les géniteurs d’un Invalide n’ont jamais eu l’intention de chercher plus loin que ce que d’autres leur affirmaient.

Dans les deux œuvres, la société commet des erreurs concernant la manipulation génétique ou son interprétation, ce qui amène des conséquences. Cependant, les erreurs ne se situent pas au même niveau. Alors que dans Le meilleur des mondes, il y erreur de manipulation, dans Bienvenue à Gattaca, c’est une erreur de jugement, puisque la société au complet se fie trop aux statistiques. Dans le film, ces erreurs sont fréquentes et exploitées pour l’avantage de certaines personnes, c’est-à-dire celui des Invalides, pour réaliser leur rêve et celui des Valides qui sont descendus trop bas et qui aspirent encore à être utiles. Au contraire, dans le roman, Bernard est seul dans son cas et sa différence ne procure aucun avantage, à part peut-être celui de la lucidité, voyant le monde par ses propres yeux plutôt que par des lunettes imposées par le système. Cependant, les autres ne profitent aucunement de cette aberration, au contraire, puisque les conséquences ne sont agréables pour personne. Bernard subit sa solitude et dérange les autres, tant par son comportement que par ses idées qui vont à l’encontre des valeurs qui sont dictées par la société. Dans la réalisation de Niccol, le gouvernement préfère fermer les yeux sur ses erreurs en se disant qu’elles sont impossibles. Dans le roman d’Huxley, le gouvernement garde son peuple dans l’ignorance au lieu de le faire pour lui-même et préfère éloigner les menaces dans un lieu où il n’affectera pas la population sous leur contrôle, c’est-à-dire sur une île où tout ceux ayant pensé différemment ont été envoyés, bien à l’écart de la civilisation. Ainsi, la société de Le meilleur des mondes est mieux protégée contre les erreurs de manipulation génétique que Bienvenue à Gattaca ne l’est contre ses erreurs de jugement.
Néanmoins, dans les deux œuvres, le personnage principal est né d’une erreur, ce qui entraîne sa destinée. Bernard finit par se faire déporter dans un endroit où il y a d’autres gens comme lui, ce qui lui permet d’être enfin accepté comme il l’a toujours souhaité, et Vincent réalise son rêve. Ainsi, les conséquences des erreurs se finissent toutes les deux par des fins relativement heureuses pour les protagonistes, et la société est protégée par l’ignorance de son peuple des maladresses causées. Dans les deux cas, la société reste la même, rien n’a changé pour les autres. L’idée dans ces deux œuvres est que, malgré un destin défini par la manipulation génétique et l’eugénisme, la réussite personnelle est toujours possible. Bien qu’une remise en question du système soit suggérée dans les deux œuvres, il n’a jamais été question d’un renversement de celui-ci ou même d’une rébellion à une échelle plus grande. Tout est axé sur l’individu et sa quête.


BUT RECHERCHÉ

Dans Le meilleur des mondes, la manipulation génétique sert évidemment un but : celui de la stabilité. Cette stabilité est recherchée partout et représentée en conséquence. Rien n’est compliqué dans l’environnement du peuple, tout est clair, net, précis. Même l’appellation des choses ne supporte rien de superflu; par exemple, les salles dans le Centre d’Incubation où se passe l’élevage des embryons indiquent toutes clairement leur utilité : la Salle de Fécondation,  la Salle de Prédestination Sociale, la Salle de Décantation, la Salle de Conditionnement Néo-Pavlovien, etc. on peut le remarquer aussi dans le style d’écriture de l’auteur : il n’y a aucune métaphore, aucun jeu de mots, aucune fioriture. Leur désir de stabilité est d’ailleurs établi dès le début, lorsque le professeur enseigne à ses élèves le procédé Bokanovsky (mentionné plus haut) et qu’il précise à la fin de son discours : « Le procédé Bokanovsky est l’un des instruments majeurs de la stabilité sociale! »22 Il clame aussi : « […] la stabilité. Pas de civilisation sans stabilité sociale. Pas de stabilité sociale sans stabilité individuelle. »23 Ce besoin essentiel de stabilité est donc partout dans le roman et recherché par les personnages, puisque la seule chose qui sort de l’ordinaire (Bernard, en l’occurrence) est la seule chose qui ne les rend pas heureux. En effet, Bernard les dégoûte tout bonnement avec ses actions hors-norme, comme on peut le voir lorsque deux des personnages parlent de lui :
- Connaissez-vous Bernard Marx? demanda [Lenina] d’un ton dont le détachement excessif était évidemment forcé.
Fanny parut avoir un sursaut de surprise. […]
- Mais sa réputation?
- Que m’importe sa réputation?
- On dit qu’il n’aime pas le Golf-Obstacle.
- On dit, on dit…, railla Lenina.
- Et puis, il passe la plus grande partie de son temps tout seul… seul… - il y avait de l’horreur dans la voix de Fanny.
- Eh bien, il ne sera pas seul quand il sera avec moi. Et, au surplus, pourquoi les gens sont-ils si désagréables à son égard?24
 Cette nécessité de contrôle a sans doute été instillée en Huxley par l’époque très instable dans laquelle il vivait. En plein milieu du Krach boursier du jeudi noir de 1929, avec des gouvernements incapables de répondre aux demandes et aux besoins de son peuple, la plupart des gens ne savaient plus quoi faire. Le bilan financier était désastreux, sans compter qu’il restait encore des problèmes causés par la guerre, avec des paysages ravagés qu’il fallait reconstruire avec l’argent que personne n’avait, sans compter que le nazisme entamait alors sa montée. La démographie aussi était en chute libre, il manquait beaucoup d’hommes qui étaient morts au champ de bataille, laissant le peuple principalement composé d’enfants, de vieillards, d’handicapés et de veuves.25 Avec toutes ces catastrophes, il est compréhensible qu’Aldous Huxley ait créé une société où tout le monde est heureux, sans guerre, sans système monétaire, avec un taux démographique calculé à la personne près, tout cela rendu possible par la manipulation génétique. Le but ultime de la stabilité est quasi atteint, remit en cause uniquement par les erreurs mentionnées plus haut. Cependant, il cherche aussi à montrer que l’utopie est impossible et que sa création n’est parfaite en apparence, peut-être pour se rassurer sur son époque, en se disant qu’il vaut mieux savoir que le monde est imparfait plutôt que de croire le mensonge du contraire.



Salle d'entraînement, Bienvenue à Gattaca
Dans Bienvenue à Gattaca,  la manipulation génétique permet d’atteindre un autre but : L’élévation de l’espèce humaine. La société fait tout pour encourager  les parents à utiliser la science pour parfaire son enfant, par exemple avec les menaces de discrimination (génoïsme), afin de permettre à leur pays de n’être composé que d’humains supérieurs, mentalement et physiquement. Une nation qui dépasse les autres. C’est un élevage, comme les vaches et les bœufs dont on prend les meilleurs spécimens afin d’être plus rentable, puisque la race humaine est incapable selon bien des gens de s’améliorer par elle-même et donc a besoin d’un programme de reproduction pour y arriver.26 Tout est pensé pour créer un milieu performant, sans inutilités, afin de créer un climat propre à la stabilité, qui est l’autre but principal, et à l’élévation physique et intellectuelle. La caméra ne bouge presque jamais, restant stable et droite et limitant le plus possible le mouvement pour consolider l’image de stabilité. Toutes les pièces dans le film sont de couleur blanche, stériles, il n’y a que le strict minimum dans de grands espaces pour renforcer l’impression de vide. Il y a constamment des tests d’urines et de sang pour assurer le contrôle. Les bâtiments sont toujours très grands, surplombant les humains pour montrer à quel point ils sont insignifiants.27 Les personnages ne portent presque jamais de vêtements extravagants, et quand ils le font, ils restent de couleurs froides. Cette société recherche une réussite collective, pour continuer de se perfectionner en améliorant l’ensemble de ses individus. Encore une fois, ce genre de programme d’élevage fait fortement penser à Hitler et à son élevage de la race Aryenne composée de blonds aux yeux bleus. Il est tout à fait légitime de penser que Niccol, coincé entre la fulgurante montée de la technologie et le retour incessant dans la collectivité sociale des horreurs de la Seconde Guerre mondiale, se soit inspiré de son régime de terreur, du racisme et du totalitarisme pour créer l’univers de Bienvenue à Gattaca.

Pour ces deux œuvres à l’étude, les buts de l’eugénisme et de la manipulation génétique ont une ressemblance, mais Bienvenue à Gattaca a quelque chose en plus que Le meilleur des mondes n’a pas. Dans le roman d’Huxley comme dans la réalisation de Niccol, la stabilité est recherchée. Elle est surtout représentée dans l’environnement, puisque ce dernier reflète la société. Tout est stérile, sans chaleur. Elle est aussi représentée dans la mentalité des gens, comme le prouve leur obéissance face à la hiérarchie sociale décrite plus haut.  Ce contrôle pour une stabilité absolue fait penser à un système totalitariste dans les deux cas. Aussi, l’époque dans laquelle Niccol et Huxley ont vécu a chacune influencé leur œuvre dans ce sens. Niccol s’est peut-être même inspiré du roman d’Huxley.
Par contre, il y a une dimension dans Bienvenue à Gattaca que Le meilleur des mondes n’a pas en ce qui concerne le but des gouvernements. Alors que dans le roman, l’intention se limite à la stabilité, dans le film, une intention d’élévation de l’être humain est visible. Bien qu’elle ne soit jamais clairement mentionnée dans cette réalisation, cette façon de tester les gens et de vouloir se tenir avec ceux considérés comme performants, le tout encouragé par la société, est une forme d’élevage pour créer une société plus forte. Dans Le meilleur des mondes, cet aspect est absent, puisque le système est fait de façon à ce que certaines personnes soient volontairement amputées d’une partie de leur intelligence ou de leurs capacités physiques. Il n’y a aucune recherche d’amélioration, seulement un désir de conserver ce qui est déjà là, encore et toujours pour la stabilité. 


LA PLACE DE L’INDIVIDU

Dans Le meilleur des mondes, l’individu n’a pas vraiment sa place face à la science de la génétique. Un être humain n’est qu’un objet de plus, fabriqué dans une usine à bébé, où le seul Dieu existant est « Ford », un hommage à Henry Ford, inventeur de la production en série. L’individu n’existe pas. Tout est pour la collectivité, ceci étant imprimé de force dans les cerveaux de tout le peuple par de petits proverbes qui deviennent des certitudes à force d’être répétés : 
Henry Foster donna une tape sur l’épaule du Prédestinateur Adjoint.
- Chacun appartient à tous les autres, après tout.
« Cent répétitions, trois nuits par semaines, pendant quatre ans », songea Bernard Marx, qui était spécialiste en hypnopédie. « Soixante-deux mille quatre cent répétitions font une vérité. »28
Cette citation fait référence au fait que tout le monde pratique sa sexualité avec tout le monde, puisque les volontés personnelles n’entrent pas en jeu et que l’individualité n’a pas sa place, étant donné que les gens ne s’appartiennent pas. L’absence d’individualité est encore plus visible dans les classes basses de la société, puisqu’avec le procédé Bokanovsky, il y a des dizaines de jumeaux, ce qui enlève l’impression qu’une personne aurait d’être unique par son aspect. Ainsi, même l’apparence est contrôlée pour ne pas être exclusive, pour ne faire partie que d’un tout. Après tout, avec soixante humains identiques, la perte d’un seul n’est pas particulièrement grave ou remarquable. Cette manière de penser, c’est-à-dire que la collectivité est mieux que l’individu, est associable au communisme, à la différence que ce dernier est un système égalitaire, au contraire de celui du roman.
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Aussi, cette œuvre est le reflet d’un commentaire d’Aldous Huxley, qui prétendait que la technologie ne conduisait qu’à l’asservissement.29 Il est vrai que la maîtrise de la technologie de la génétique dans ce cas n’a servi qu’à l’esclavage de plus de la moitié  du peuple, et au lavage de cerveau de son intégralité. Plus personne ne pense vraiment par soi-même, mais fonde ses opinions sur ce que la société leur a dicté de penser. Encore une fois, seul Bernard Marx échappe à ce sort grâce à l’erreur dont il est la victime. Chaque avancée technologique dans le roman ne sert qu’à contrôler davantage la population, pour créer un ensemble dans lequel l’individu est facilement remplaçable.  Cependant, l’individu étant manipulé de toutes sortes de façons, il ne se rend même pas compte de ce qu’il est aux yeux de la société. Bernard, néanmoins, le comprend et tente d’expliquer son désir d’y échapper alors qu’il est devant la mer avec Lenina, qui elle ne comprend pas ce dont il parle, étant un produit parfait de la société :
- Je désire contempler la mer en paix, dit [Bernard]. […]
-[…] je ne désire pas regarder, moi [dit Lenina].
- Mais moi, oui, insista-t-il. Cela me donne la sensation… il hésita, cherchant les mots pour s’exprimer… la sensation d’être davantage moi, si vous comprenez ce que je veux dire. D’agir davantage par moi-même, et non pas si complètement comme une partie d’autre chose. De n’être pas simplement une cellule du corps social.30
Par cette façon de parler, Bernard perturbe Lenina, puisqu’elle n’arrive pas à voir au-delà de ce que la société lui a inculqué, elle ne se voit que comme une partie d’un rouage dans un mécanisme parfait.

Dans Bienvenue à Gattaca, l’individu perd aussi sa place face aux miracles que la science de la génétique peut produire. L’esprit humain n’a pas sa place face à la valeur des gènes. Tout ce qui compose une personne, ses qualités et défauts, sa personnalité, tout ce qui importait est désormais réduit en poussière puisque tout ce que quelqu’un cherche chez les autres, c’est une bonne génétique. Le fait que la plupart des gens s’empressent d’aller faire analyser un bout d’ADN de leur conquête après le premier rendez-vous est assez éloquent.31
Néanmoins, avec le monde qu’il a créé, Andrew Niccol cherche à montrer que la volonté de l’individu dépasse les lois et ordres d’un gouvernement et que les régimes totalitaires ne sont pas un accès au bonheur. À chaque fois que l’on voit des figurants, même s’ils sont des Valides, ils ont toujours l’air indifférent, jamais heureux, même lorsqu’on en voit dans un bar, là où les gens sont censés s’amuser. Lorsqu’on les voit aller travailler, ils sont tous habillés semblablement, un air indifférent sur le visage, tout le monde se ressemblant, l’individu réduit en poussière.  Quant aux Invalides, il est évident qu’ils ne sont que des moins que rien face à la société, tout juste bons à nettoyer les déchets et ne pouvant pas espérer être heureux ou compter pour quelque chose. Ils ont même des lieux de rassemblement différents de ceux des Valides, où les policiers vont fréquemment et où il est possible de voir qu’encore une fois, ils sont tous habillés de la même façon avec aucune caractéristique distinctive qui pourrait les faire ressortir du lot.32
Le principe de la technologie contrôlant l’ensemble de la société vient peut-être du fait qu’au moment de réaliser Bienvenue à Gattaca, la technologie était en plein essor, avec l’arrivée d’Internet accessible à tout le monde et le progrès des ordinateurs, mais surtout avec les avancées en génétique, par exemple le clonage. Devant tant d’intelligence artificielle, et dans Bienvenue à Gattaca la possibilité de créer des êtres humains presque parfaits, il est peu surprenant de voir que l’individu ne compte plus pour grand-chose face à la possibilité de production de masse de personnes presque sans défauts. 

Dans Le meilleur des mondes et dans Bienvenue à Gattaca, l’être humain seul perd de son importance devant les progrès technologiques, surtout en génétique, qui permettent de créer des humains comme si c’était la chose la plus simple au monde. Dans l’œuvre d’Huxley comme dans celle de Niccol, les humains sont quasiment produits à la chaîne, et donc facilement remplaçables. Ils ne sont rien face à la masse et le système est entièrement construit sur le principe de privilégier l’ensemble plutôt que la personne seule. Les façons d’y arriver sont certes différentes, puisque c’est le lavage de cerveau et une place bien établie pour Le meilleur des mondes, alors que c’est un système de valeurs dépendant des statistiques et de la performance des gènes pour Bienvenue à Gattaca, mais le fond reste le même.
Cependant, la notion de l’individu perd de beaucoup plus sa place dans le livre que dans le film. En effet, dans ce dernier, les humains sont beaucoup moins contrôlés et n’ont pas de règles aussi dictatrices et ancrées dans les cerveaux. Dans le roman, la société étant entièrement concentrée à garder le contrôle absolu pour la stabilité, négliger l’individu pour la collectivité est la norme et est nécessaire. Dans le film, ce n’est que la conséquence de leur mode de vie qui cause cette absence d’individualisme parmi les Invalides. Néanmoins, il y a un peu d’importance dans Bienvenue à Gattaca accordé à l’individu quand celui-ci est hors norme, quand il est de l’élite et près de la perfection absolue. Ainsi, la différence  majeure entre les deux œuvres sur le point de la perte de l’individu au profit de la communauté grâce aux manipulations génétiques est que c’est totalement volontaire dans le cas de Le meilleur des mondes sans que cela ne le soit dans celui de Bienvenue à Gattaca.


CONCLUSION

La comparaison entre Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley et Bienvenue à Gattaca d’Andrew Niccol démontre que la manipulation génétique et l’eugénisme dans les deux œuvres est semblables. Elle les mène tous deux à une société totalitariste, divisée en classes strictes gouvernées par la discrimination où l’humain n’est rien face à l’ensemble de la société. Ces deux œuvres sont donc dans l’ensemble très similaires et nous montrent la possibilité d’un avenir sans vrai libre arbitre, gouverné par une société qui ne pense guère aux conséquences de ses décisions quant à la psychologie de la personne seule, mais uniquement à celui de la collectivité.
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Cet univers dystopique nous semble bien loin lorsqu’on le regarde ainsi à la télé, ou lorsqu’on le lit installé confortablement. Cependant, cette fiction est beaucoup plus près que ce que nous imaginons, en particulier le cas de Bienvenue à Gattaca. Il nous est déjà possible avec la technologie d’aujourd’hui d’avoir grâce aux gènes presque toutes les informations dont il est question dans le film. Le taux de chance de maladies cardiaques, les maladies héréditaires, tout est inscrit dans notre ADN et il possible de nos jours de connaître ces résultats avec des tests. Le combat éthique contre la diffusion de ces résultats à des employeurs ou aux sociétés d’assurances est déjà commencé, et sans doute deviendra-t-il de plus en plus crucial à mesure que la technologie sur cette science se perfectionnera. Une clinique à Los Angeles, Californie, permet désormais de choisir l’apparence du bébé, exactement comme dans le film. La couleur des yeux, des cheveux et de la peau est à la discrétion des parents, tout en éliminant plusieurs maladies. Ces caractéristiques et peut-être d’autres avec l’avancement de la technologie sont permises grâce à la fécondation in vitro, qui nous démontre que le futur entraperçu dans Bienvenue à Gattaca est presque à nos portes…

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1Larousse, Gregor Mendel, [article en ligne], (consulté en mai 2012).
2J. Testart, Le désir du gène, p.36 à 58.
3Internet Speculative Fiction, Bibliography : Brave New World, [article en ligne], (consulté en mai 2012).
4IMDB, Awards for Gattaca, [article en ligne], (consulté en mai 2012).
5A. Huxley, Le meilleur des mondes, p.32.
6Ibid, p.24.
7Ibid., p.94.
8A. Niccol, Bienvenue à Gattaca, 12min20.
9Ibid., 11min45.
10 Ibid., 38min18.
11Ibid., 19min10.
12A. Huxley, Le meilleur des mondes, p.33.
13A. Niccol, Bienvenue à Gattaca, 15min55.
14Ibid., 15min50.
15A. Huxley, Le meilleur des mondes, p.65.
16A. Niccol, Bienvenue à Gattaca, 23min40.
17Ibid., 1h38min20.
18Ibid., 23min55.
19Ibid., 20min33.
20Ibid., 1h37min00.
21Ibid., 9min50.
22A. Huxley, Le meilleur des mondes, p.25.
23Ibid., p.60.
24Ibid., p63
25O. Moulin-Tyrode, L’entre deux guerres, [article en ligne], (site consulté en mai 2012).
26F. Ajavon, « L’étrange et inquiétant Platon de Hans F.K. Günther, un exemple d’appropriation idéologique de la pensée grecque » dans Laval théologique et philosophique, p.267 à 284.
27R. McRoberts, M. Pope, Cambridge Wizard Student Guide, p.58.
28A. Huxley, Le meilleur des mondes, p.64.
29S. Henderson, Étude sur Huxley : Le meilleur des mondes, p.17.
30A. Huxley, Le meilleur des mondes, p.110.
31A. Niccol, Bienvenue à Gattaca, 38min10.
32Ibid., 56min30.

MÉDIAGRAPHIE

LIVRES
Henderson, Suzanne, Étude sur Huxley : Le meilleur des mondes, coll. « Résonances », Paris, Ellipses-Marketing, 2003, 128 p.

McRoberts, Richard, Marcia, Pope, Cambridge Wizard Student Guide Gattaca, [s.l.], Cambrige University Press, 2003, 64p.

Testart, Jacques, Le désir du gène, coll. « Champ », Paris, Flammarion, 1994, 286p.

PÉRIODIQUE
Ajavon, François-Xavier, « L’étrange et inquiétant Platon de Hans F.K. Günther, un exemple d’appropriation idéologique de la pensée grecque », Laval théologique et philosophique, volume 62, numéro 2, juin 2006, p. 267-284.

DOCUMENTS ÉLECTRONIQUES
International News, « Une clinique de bébés sur mesure en Californie », 31 juillet 2010 dans International News, [article en ligne], [http://www.internationalnews.fr/article-une-clinique-de-bebes-sur-mesure-en-californie-54754235.html], (consulté en juin 2012)

IMDb, « Awards for Bienvenue à  Gattaca », dans IMBd, [article en ligne], [http://www.imdb.com/title/tt0119177/awards], (site consulté en mai 2012).

ISFDB, «Bibliography : Brave New World », 2011, dans Internet Speculative Fiction, [article en ligne], [http://www.isfdb.org/cgi-bin/title.cgi?2319], (site consulté en mai 2012).

Larousse, « Gregor Mendel » dans Larousse, [article en ligne], [http://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Mendel/132693], (site consulté en mai 2012).

Moulin-Tyrode, Olivier, « L’Entre deux guerres », dans YouScribe, [article en ligne], [http://www.youscribe.com/catalogue/tous/education/cours/l-entre-deux-guerres-fiche-de-cours-334771], (site consulté en février 2012).